mercredi 17 mars 2010

Chaudière



Je suis en slip dans mon bunker maudit, la tête en surchauffe, à ranger mes affaires dans des cartons, à jeter tout le vieux fond de vieilles merdasses qui traînent dans mon bunker ( par ordre d'apparition en partant de la gauche juste à mon pied: un crobard pour le Monde, une affiche sciée en deux par accident, un manche de tampon cassé, un pot de yaourt à la cerise, un badge d'accréditation au festival d'Angoulême 1994, un kleenex contenant ma morve qui date de ma rhinopharyngite de décembre, des câbles usb recouverts d'une substance marron dont je n'arrive pas à déterminer la nature.
Tandis que je range je sens que doucement mon dos se bloque, ma vue baisse, mes doigts se mettent à trembler, mes artères se bouchent, ma peau se relâche, mes cuisses s'affaiblissent. Je vieillis.
Je fête bientôt mes 40 ans, c'est absurde, je vis toujours en 1992, j'ai toujours été casanier, j'adore 1992, pas question d'en partir.
J'apprends d'ailleurs avec étonnement que mes amis vivent en 2010. Je suis assez épaté qu'ils aient fait ce choix de vie, et qu'ils aient décidé de s'installer dans une époque aussi lointaine. Je me demande d'ailleurs à quoi ça ressemble, l'an 2010, s'ils ont une voiture volante, si on maîtrise la télépathie, si on a aboli le travail ou la faim, expérimenté de nouvelles positions amoureuses, légalisé toutes les drogues, jugé le Pen et Chirac, découvert le vaccin contre le sida et un cataplasme contre le cancer, et surtout si Jospin est un bon président.
Ici en 1992 tout est tranquille. Mitterrand radote, on s'engueule sur Maastricht, on danse sur les Toy Dolls. On espère que les années qui viendront seront plus folichonnes, moins grises, qu'on vivra bien sans trop se fatiguer à bosser, qu'il y aura des fêtes, de la bonne herbe et des jolies filles un peu bourrées.
L'inconvénient de 1992 c'est que Léo Ferré chante encore mais on a fini par s'y faire.

Le soir du 23 mars, pour mes 40 ans, j'irai cracher sur la tête des touristes qui naviguent sur la Seine en bateau-mouche. Je m'installerai sur le pont des arts et je viserai soigneusement. 5 points le gros papa, 10 points la grosse maman, 15 points l'enfant et 20 points le capitaine.