samedi 20 août 2011

Sainte Anne



J'ai fait de la place dans mon caveau. J'ai vidé des caisses entières de vieilles merdes sur le trottoir de la rue du Repos. Des casses d'imprimerie, des affiches déchirées, des outils hors d'usage, des sacs de vieilles revues. Ça faisait un tas bigarré assez spectaculaire, il y avait des touristes qui le photographiaient. Je me suis ensuite attaqué à ma bibliothèque. Elle croulait sous les vieilleries. J'ai fait un énorme tas de livres, j'éternuais, la poussière et la sciure avaient saupoudré tout ça. C'était très agréable, ça donnait l'impression de faire une rafle.
Je visais tout particulièrement la bande dessinée indépendante. J'en ai fait une petite montagne, que j'ai entassée dans un gros carton, que j'ai sorti et déposé au sommet de mon tas d'ordures. Ça le coiffait de très jolie manière.
Ça n'a pas traîné. Des chauves ont surgi. Des vieux, des jeunes. Des bobos des deux sexes. La culture ça les fait venir. On a fouillé le carton, on est reparti avec des livres sous les bras, avec l'air du type qui vient de sauver un chaton de la noyade. Je regardais s'éloigner mes livres sous l'aile de ces gentils amis de la chose imprimée. Nul doute qu'ils allaient trouver un foyer où on les aimerait davantage que chez moi. Adieu bande dessinée autobiographique toute molle, adieu récit onirique muet totalement imbitable, adieu carnet de voyage à New York, adieu adieu, bon voyage.
J'ai contemplé la place gagnée et je suis sorti.
Je suis allé à l’hôpital Sainte Anne à vélo, ça m'a pris une bonne heure de slalomer entre les voitures, de respirer les gaz d'échappement et de me perdre quelque part entre Denfert et la rue d'Alésia.
Je ne vais jamais par là, j'y ai aussi peu de repères que dans une ville étrangère. Les visages fermés des passants me dissuadaient de demander mon chemin. J'ai tourné un moment et j'ai fini par acheter un plan de Paris.
Je suis arrivé en retard aux consultations psychiatriques. J'ai rempli une fiche et je suis allé m'asseoir dans un couloir sans fenêtre, bas de plafond, aux murs beiges et au sol gris, décoré d'un seul poster qui représentait une vue du Grand Canyon.
Je regardais les gens. Une femme rousse et maigre qui passait d'un pied sur l'autre avec une régularité de pendule, un homme qui dormait assis, un alcoolique qui essayait de parler à un autre homme en camouflant son élocution pâteuse, un monsieur avec un énorme anorak assez hors de propos par cette chaude journée d'été.
J'ai attendu un long moment et puis une vieille femme est venue me chercher. Une psychiatre, vraiment vieille, en pantalon, aux cheveux courts, pas maquillée, toute ridée, sans bijou, un peu masculine.
Je suis rentré dans son cabinet, elle a feuilleté mon dossier, et elle a commencé à m'éplucher en appuyant aux endroit où ça fait mal d'habitude.
L'enfance, le travail, le sexe, les parents, la culpabilité, les échecs. Il y avait un paquet de mouchoirs posé bien en évidence juste devant moi. C’était une sorte d’invitation à chialer. La vieille a tant et si bien appuyé partout qu’elle a fini par trouver des points douloureux. Elle y a alors enfoncé ses doigts ridés en appuyant bien fort et elle a fini par me faire pleurer. La vieille avait l'air contente d'elle. Elle s'est calée dans son fauteuil pour bien me regarder. J'ai pris un mouchoir en papier dans la boîte et je me suis mouché vigoureusement. Plus je me mouchais plus il partait en lambeaux et se répandait sur mes vêtements noirs. La vieille m'a dit que j'avais des troubles de l'humeur, et puis elle a terminé l'entretien en m'assénant des banalités que j’ai fait mine d’écouter comme des oracles.
Ensuite je suis sorti de l'hôpital et j'ai pourri la gueule à un vieux qui insultait une boulangère. Le vieux a délaissé la boulangère et il s'est mis à m'insulter. Je le regardais me menacer et me crier dessus, il avait une grosse tête et il se gonflait comme un animal sous l'effet de la colère. Il puait l'angoisse et la connerie, son cerveau avait été grillé par dix années de retraite à regarder la télé régionale et les infos de TF1. Je suis parti sous ses injures, je restais digne, la boulangère ne m'a même pas remercié. Je suis remonté sur mon vélo, et mes troubles de l'humeur et moi on est allés bouffer une glace tous ensemble.