dimanche 10 juin 2012

Canauxrama




Mon atelier est envahi par la poussière. Il y en a dans toutes les pièces. J'ai poncé du médium pendant deux heure, une fine couche beige-grise est venue se déposer régulièrement sur toutes mes affaires, ça fait comme un petit velours, c'est presque douillet.

Je me réveille. Il est 17h, j'ai dormi en pleine journée, je me suis mis au plumard tellement ça m'emmerdait de travailler. Ça m'arrive souvent ces temps-ci, je me dis "ho et puis merde" et je vais me mettre sous les couvertures. Je reste habillé, je retire juste mes pompes et je m'endors.

Je fais des rêves amusants, en pleine journée ( par exemple: je passe enfin le permis à 42 ans. J'ai une super bagnole de connard, rouge, décapotable. Je pars en vacances pied au plancher, je conduis comme un con, je rate un virage, ma voiture fait plusieurs tonneaux, je suis éjecté de l'habitacle, projeté en l'air, ma tête est arrachée par la glissière de sécurité, mon corps retombe sur une branche de platane. Ma tête est à dix mètres de mon corps, mon corps est dans une position grotesque, le cul relevé. C'est la première fois que je vois mon cul sous cet angle inédit. Je le trouve plus gros que je ne l'aurais cru, ça me fait rire, mais comme je n'ai plus de poumon, au lieu de faire "ha ha ha", j'ouvre la bouche et je fais "Kkkrrrrr". Le son incongru me réveille. Fin du rêve).


Je me lève, je traverse ma cuisine, mes pieds laissent des marques sur le sol, dans la poussière de bois et de colle qui a tout recouvert. Ça a pénétré partout. C'est un peu la chambre de la Belle au Bois Dormant. Je suis la Belle au Bois Dormant qui vient de se réveiller et qui retrouve sa chambre flétrie par les années, les fleurs flétries, les tapisseries fanées. J'enfile mon bleu de travail par dessus mes fringues pour me remettre à bosser, ça fait moins princesse.
Je regagne mon atelier. Mais il n'y a rien à faire. Je n'arrive pas à bosser. Les charrettes successives ont eu raison de mon énergie. Je suis debout dans mon atelier, les bras ballants, je ressens une violente envie de sortir. Je me tire, je prends mon vélo. Il est déjà tard.

Je vais jusqu'au canal, j'ai envie de prendre l'air. J'arrive au bord de l'eau verte. Je pose pied à terre. Il y a un rat qui traverse l'eau. Il nage la tête hors de la flotte comme s'il voulait ne pas mouiller ses moustaches. On dirait tout à fait un vieil allemand en train de faire des brasses dans une piscine. Il y a des ordures qui dérivent, un paquet de cigarettes vide, des morceaux de plastique, des prospectus, un numéro de Libé avec une photo de François Hollande. Le rat est au milieu du canal.
Un bateau déboule, "la croisière Canauxrama" ( "Croisière promenade inoubliable sur les canaux parisiens avec déjeuner et dîner à la carte"). Le rat n'a pas le temps de traverser, le bateau le percute, le rat coule, et se fait réduire en purée par l'hélice. Je regarde les remous, et le bateau qui s'éloigne. Il s'appelle l'Arletty. Je remonte sur mon vélo. Les remous du bateau font remonter à mes narines une odeur d'eau grasse, d'algues et d'urine.

Je pédale tranquillement. Je longe le boulevard Richard Lenoir. Il y a du monde vers Bastille, une foule de gens qui se préparent à faire la fête. Je vois la plus grande et belle antillaise qu'il m'ait été donné de voir. Elle est mince, sa démarche est souple, elle a les jambes nues, des fesses à se rouler par terre, et arbore une crête iroquoise qui rehausse sa taille déjà élevée. Elle marche dans un groupe de Noires, les gens s'arrêtent pour la regarder, les lascars restent bouche ouverte, les femmes observent son cul sans aucune gène. J'arrive à hauteur de la créature, je vois son visage de plus près, sa mâchoire un peu carrée et une certaine dureté dans le regard me laissent penser que l'antillaise est peut-être un antillais (et qu'elle a probablement un boudin créole entre les jambes, me dis-je en m'engageant dans le Faubourg Saint-Antoine).
Je sens la fatigue qui me gagne de nouveau. Je rentre à mon atelier. Je me couche. J'écoute de la musique et je m'assoupis.

Je suis dans une verte prairie un jour de mai. C'est le matin, il y a de la rosée, je marche pieds nus dans l'herbe grasse, je sens les brins d'herbe entre mes orteils. Je renifle l'air parfumé de lilas, je renifle la brume matinale et l'haleine d'un ruisseau voisin. Je me promène paresseusement. J'ai un arc à la main, un carquois, des flèches, et devant moi détalent des cons, plein de cons, sur les culs desquels une personne attentionnée a peint des cibles rouges. C'est mon anniversaire.