vendredi 22 février 2013

Paris Underground


Les rats courent sous mes pieds. Il grattent le sol de mon atelier. Ils essayent de percer le parquet en le rongeant avec leurs dents coupantes.
Ils cherchent à entrer chez moi tandis que je travaille à une exposition pour le festival de Bastia. Je colore des montures avec une teinture grise qui dégage une odeur de marqueur indélébile et je les aligne par terre. Je dessine des éléments d'architecture destinés à un jeu de tampon qui permettra de tamponner une rue de cette ville. Tandis que je fignole un réverbère et un palmier j'entends que ça remue sous les lattes, il y a des bruits de course et des frôlements qui passent sous mes pieds. J'enfile mes chaussures et je descends à la cave pour essayer de trouver par quel moyen les rats remontent chez moi.

On y voit pas à deux mètres, la cave n'est pas éclairée, je butte dans des gravats et des choses métalliques rouillées depuis longtemps. Je m'éclaire avec mon téléphone portable et j'avance. Je ne vois pas de rat, mais je remarque que le sol est recouvert de milliers de choses noires de la taille de noyaux d'olives. J'éclaire mieux. Ce sont des crottes, il y en a des milliers, le sol en est recouvert sur plusieurs mètres. L'air est chargé d'une puissante odeur d'urine qui me prend à la gorge, la même odeur qui me dégoute lorsque mes promenades me mènent jusqu'aux infectes animaleries des quais de Seine. Je regarde mieux, il y a des dizaines de terriers qui débouchent dans les couloirs, des trous noirs dans lesquels on devine que ça vit confortablement, en société nombreuse et organisée.


Je remonte chez moi, je me déchausse. L'odeur d'urine m'a retourné l'estomac. Je me lave et je m'allonge dans mon plumard, les rats recommencent à gratter le sol de mon atelier. Je sors de mon lit, je prends un marteau et je vais cogner le parquet à l'endroit où les bruits se font entendre. Les grattements cessent, mais les coups de marteau (il est tard) réveillent le bébé des voisins du dessus. Il commence à vagir, les voisins se lèvent, et c'est le cirque pendant une demi-heure. Je me couche et j'écoute dans le noir la voix du bébé et les pas précipités de ses parents. Les rats recommencent à gratter. 

J'enfouis ma tête sous un coussin et je pense aux vertes prairies d'été, aux sauterelles qui s'envolent quand on y marche le soir, aux saules dans lesquels je grimpais quand j'étais enfant. Il est onze heures, le film du soir vient de se terminer, tout l'immeuble va pisser avant de se mettre au lit et les chasses d'eau se succèdent. Ça fait un bruit de cascade dans mon atelier, ça résonne dans le gros tuyau à merde qui passe en plein milieu de mon atelier. Je m'endors tandis que les étrons de mes semblables naviguent vers l'inconnu dans des canaux sous-terrains.