vendredi 7 février 2014

1923-2014


Les plaisirs simples de la vie. Dans le bus, un officier monte à Bastille et s'installe devant moi. Il porte une grosse mallette cadenassée, un pull kaki à épaulettes, des galons, et une sorte de badge qui ressemble aux accréditations qu'on porte au festival de la bédé. Machinalement j'essaye de voir son nom sur son badge, un peu comme à Angoulême quand on croise un type qu'on connait de vue et dont on a oublié le nom. Je me penche discrètement pour arriver à lire. Il s'appelle monsieur Canard.

Les plaisirs simples de la vie. Marcher rue de la Roquette, slalommer entre clochards et flaques d’urine. S’asseoir au bar la Fée Verte et commander un café. Apercevoir au loin une silhouette familière et reconnaitre une ex au bras d’un type revêtu d’un gigantesque et ridicule pantalon bleu orné d’énormes hibiscus. Se cacher un peu derrière un menu et les regarder passer.

J’attends qu’ils s’éloignent, je sors du bar et je les suis un moment du regard. Un homme aviné vient me demander de l’argent, je lui donne deux euros, il part sans me remercier.
Je remonte vers le XXeme, je dois aller fouiller dans les bazars chinois pour y trouver du papier de soie. Je fais un large détour sur le trottoir de Belleville, pour éviter de croiser un peintre de ma connaissance. A chaque fois que je parle avec lui, la conversation s'engage d'abord amicalement, puis je me sens rapidement accablé par une sorte de découragement, puis par une franche envie d'aller me recoucher. Il a développé un art subtil d'asperger les gens de minuscules gouttelettes de merde, tellement fines qu'elles sont imperceptibles, mais finissent par vous recouvrir de la tête aux pieds.

Je rentre à mon atelier avec mon papier de soie. J’en ai besoin pour emballer les tampons que j’expédie par la poste. Je bois un autre café au bar d’en face. Un professeur de théâtre d’un cours voisin est attablé avec une de ses élèves, au fond du bar. Il a 40 ans et ressemble à un pivert géant qu’on aurait trempé dans de l’huile, avec de vilaines poches beiges sous les yeux. Son élève est jolie, dodue et très jeune. La main du professeur est sous la table, il est en train de la branler en s’imaginant que personne ne le voit. Il jette des regards énamourés autour de lui. Le patron du bar l’observe aussi, et secoue la tête d’un air dégoutté quand je lui dis au revoir.
Mon atelier est froid. J’allume le poêle à mazout. Il se met à ronronner et à puer. Une rassurante odeur de moteur de mobylette remplit tout l’espace. Je prépare une exposition pour la fin du mois de mars, je suis très en retard comme toujours. Je pose le papier de soie sur une table.

Je vois passer beaucoup de gens habillés en noir dans la rue du Repos. On doit enterrer quelqu’un d’important. Les vitres de mon atelier sont barbouillées de blanc de Meudon, ça me permet de regarder dehors sans être vu, pour peu que j’éteigne la lumière. Je reçois un message de Jean-Christophe Menu au même instant. Il va au Père Lachaise. On y incinère Cavanna.
Je remonte les escaliers glissants du cimetière. Quand il pleut, les pavés du Père Lachaise deviennent de vraies patinoires. La semelle de mes chaussures est usée et lisse, je manque de tomber plusieurs fois, notamment sur le caveau du Baron Haussmann (préfet de la Seine, 1809-1891) et sur la tombe de Paul Baudry (peintre français né à La-Roche-sur-Yon et mort à Paris, représentant de la peinture académique sous le second empire, 1828-1886).

Quand j’arrive au crématorium je ne vois pas Menu, la cérémonie est commencée, beaucoup de gens sont restés dehors faute de place. Il y a un mauvais vent, froid et humide. Je m’abrite derrière une haie de photographes. J’écoute les discours. Siné, Delfeil de Ton, la famille de Cavanna. Le froid remonte le long de mes jambes. On passe de la musique. Tandis que les discours se succèdent, je sens que mon amour pour Cavanna ne pèse pas lourd face à l’engourdissement de mes orteils. Le froid a gagné le haut de mes jambes. Je relève le col de mon manteau et je m’entortille dans mon écharpe. On passe un morceau de Brassens. Je ne supporte pas Brassens. J’ai trop froid aux pieds, je me barre.

Je descends rapidement les coteaux du cimetière. Je grelotte. Je cours presque. Arrivé devant le dolmen d’Alan Kardec (1804-1869, de son vrai nom Hippolyte Léon Denizard Rivail, fondateur du spiritisme), je glisse, je me vautre et je fais sursauter une spirite qui ne m’a pas entendu arriver.