mercredi 31 décembre 2014

Décervelage



 Le trou numéro 11 du mini-golf fluorescent de Maurepas.



Ah merde j’ai totalement oublié la fête du 1er Décervelage. J’ai pourtant accroché un calendrier (pataphysique, ne cherchez pas ça sur le calendrier des postes) au dessus de mon bureau. Mais je dois bien avouer que la ‘Pataphysique m’emmerde de plus en plus.
C’est d’ailleurs plutôt les pataphysiciens qui m’emmerdent, que la ‘Pataphysique, qui me semble tenir la route, et solidement. Je vois dans la ‘Pataphysique une sorte de morale, et de programme esthétique, et d’approche scientifique de la vulgarité ordinaire. Une hygiène de vie, pour parler comme un con, et une belle assemblée de personnages que je respecte plus ou moins, pour les avoir vénérés quand j’étais plus jeune.
Boris Vian par exemple je le vénérais. Il me fait chier quand j’essaye de le relire, mais je le vénérais à 14 ans. Raymond Queneau, pareil, je le vénérais à 30 ans, il m’emmerde désormais, et je le respecte. C’est sans doute ce mélange d’ennui, d’embarras et de sympathie que je finis par appeler respect.
Et Jarry, et son Faustroll tellement illisible. Quel ennui. Mais quel bel alcoolisme! Quelle belle vie tuberculeuse! Quelles belles moustaches! Quelle scatologie salutaire au milieu d’une époque symboliste ayant produit ce que la littérature française a fabriqué de plus abominablement littéraire, et qui nous emmerde encore.
Il vient parfois des ‘pataphysiciens dans mon atelier. Ils pensent trouver une oreille amie à leurs élucubrations fastidieuses, à leurs jeux de mots consternants. Quel terrible malentendu, pauvres malheureux! Vous ne trouverez nulle part plus d’hostilité à vos gidouilles, à vos jeux de mots risibles, à vos haleines avinées. Car peut-être il ne suffit pas d’arborer une gidouille, de faire des calembours minables et de boire du blanc pour être pataphysicien. Il y a plusieurs façons de l’être, la mienne est de détester cette panoplie, de faire mes tampons, et de réserver le plus mauvais accueil possible aux engidouillés de ce genre. Et d’essayer de chercher des voies pataphysiques un peu moins défrichées que les sentiers rebattus hantés par ces êtres décourageants.
Ainsi, à chaque livraison de la revue du Collège, le rituel est invariable: je la feuillette, je n’y vois rien qui m’intéresse et je la pose sur le trottoir de la rue du Repos, pour que le hasard se charge de lui trouver un foyer plus accueillant. Ça peut sembler dur, mais ça l’est moins que le sort que je réserve à d’autres livres, que je passe volontiers à la scie circulaire quand je suis d’humeur bricoleuse. Ainsi ont terminé beaucoup de livres de l’Association, d’Ego Comme X, du Frémok qui encombraient ma bibliothèque, dans un nuage de poussière de carton, et dans un vigoureux crissement de machine-outil.
La ‘Pataphysique pourrait-être une institution plus féconde, si elle sortait de ses radotages et mettait au pal les raseurs. Une forêt de pieux, une foule d’emmerdeurs assis dessus, des ruisseaux de sang empourprant la campagne, voilà qui aurait de l’allure, voilà qui est ubuesque. Mais la tâche est immense, les pieux et les palotins manquent, et puis à quoi bon? Autant prendre le maquis, s’enfoncer dans les fourrés et disparaître aux yeux du Collège pour mieux servir la ‘Pataphysique.


Joyeux Décervelage, donc, avec un peu de retard, et bonne année 2015 vulgaire, avec un peu d'avance.