mardi 17 novembre 2015

Vol d'oiseau.



La rue de Charonne est à cinq minutes à pieds d’ici. Le boulevard Voltaire à dix minutes. Le Bataclan à quinze minutes. La rue de la Fontaine au Roi à vingt minutes. Les anciens locaux de Charlie à vingt-cinq minutes. L’Hyper-Cacher à trente minutes. On remonte la sinistre avenue Philippe Auguste, on prend l’avenue du Trône et on y est. On reconnait les barres d’immeubles grises, la rampe d’accés au périphérique, la devanture du magasin. On est au centre d’une toile d’araignée dont les fils principaux sont les boulevards du XIème. La Belle Équipe est juste en face du Palais de la Femme, un foyer d’accueil de l’armée du salut, gros bâtiment en meulière devant lequel je passe souvent parce que c’est mon quartier.

J’y suis passé dimanche. Il y avait une foule devant le restaurant dont le rideau de fer était descendu. Les gens s’étaient rassemblés spontanément. Les voitures se frayaient un passage parmi les gens en pleurs, et quelques flics réglaient comme ils pouvaient la circulation. Un petit groupe de trois jeunes femmes a traversé en coupant la route à une bagnole, un flic les a sermonnées. La plus grande des trois filles lui a répondu en hurlant « JE M’EN BATS LES COUILLES DE LA CIRCULATION, J’AI PERDU MON MARI, QU’EST-CE QUE TU ME FAIS CHIER AVEC TA CIRCULATION À LA CON, PUTAIN JE M'EN BATS LES COUILLES ». Le flic a reculé, une équipe de télé est aussitôt sortie de la foule et à commencé à filmer cette souffrance toute fraîche, jeune et pantelante. Des gens leur ont crié d’arrêter de filmer. Je remontais la rue de Charonne avec un ami. On allait à mon atelier. On a vu beaucoup de larmes, des fleurs, des gens en noir. C’était en plein Paris mais c’était un gigantesque enterrement.

Les attaques de vendredi ont foutu le feu à mon cerveau. Il y a une fumée épaisse dans mon crâne. J’y vois plus très clair. Des étincelles de haine crépitent là dedans, que j’essaye d’éteindre comme je peux. Bagne, raison d’état, exécutions sommaires, guillotine, sang et sciure sur le pavé de la rue de la Roquette. De la merde, de la non-pensée, de l’analyse politique reptilienne, le visage ignoble de la vengeance. Mon pote marchait à côté de moi. On se taisait en remontant la rue de Charonne. On a marché vers un restaurant chinois dégueulasse où j’ai mes habitudes, puis on est allé manger du poulet au champignon noir à mon atelier.

Je ne ferai pas de tampon ni de dessin au sujet des attentats, pas plus que je ne l’ai fait en janvier dernier. J’ai juste le cerveau qui crâme.