jeudi 19 mai 2016

Écorché



Jeu de tampons en deux couleurs (rouge et bleu) permettant d'imprimer l'anatomie d'un visage.

6x10cm, boite en carton noir, montures en hêtre, les encres ne sont pas fournies.
40 euros, disponibles ICI

A part ça, quelques nouvelles, même si écrire dans ce blog devenu presque désert me donne l'impression de parler seul dans un hall de gare vide, et me fait douter de mon équilibre mental déjà discutable.

La galerie tampographique est ouverte tous les samedis. Une grande partie de mon énergie disponible passe là dedans. On ouvre les portes à 11h, on les ferme à 19h, il y a du monde qui passe, parfois des gens bien, parfois d'ignobles cons, parfois des touristes qui me demandent s'ils peuvent utiliser les chiottes, parfois des cinglés de l'hôpital psychiatrique voisin, parfois des vieilles hors d'âge, parfois des jeunes qui viennent de naître, parfois des amis qui viennent de loin, parfois des connaissances à qui je n'ai plus rien à dire, parfois des ex que j'aimerais éviter, parfois des espions, parfois des enfants insupportables, parfois des gens très chics, parfois des punks à chiens, parfois des papas qui suivent leurs femmes sans rien dire et qui haussent les épaules en déchiffrant mes tampons, parfois des artistes, souvent des artistes, qui parlent plus fort que les autres et qui portent des couleurs plus vives que les autres et qui pourtant ternissent et fânent et enlaidissent tout autour d'eux.
On travaille à deux avec Eva, elle m'aide à recevoir correctement les gens, sans elle je tournerais bourrique. On imprime des images, on monte des tampons, on coupe, on colle, on montre comment utiliser les bichromies, on répond aux questions qu'on me pose chaque samedi:
-Comment c'est fabriqué? 
-C'est cuit dans des moules.
-Pourquoi vous faites ça?
-J'en sais trop  rien.
-Vous faites ça depuis quand?
-2007 sur Internet, 1995 dans la vraie vie
-Vous en vivez? 
-Non, je vends de la drogue et des organes, les tampons c'est juste une façade légale.
-À quoi ça sert?
-À rien, un peu comme tout le reste, un peu comme toi.

Je ferme le rideau de fer après ça. Parfois je vais marcher, parfois je vais me coucher et j'arrive pas à dormir. Les idées tournent dans ma tête, les paroles des emmerdeurs surtout, en boucle, jusqu'à ce que je parvienne à trouver le sommeil en lisant pour la dixième fois l'histoire de la Rhytine de Steller sur Wikipedia. La rhytine était un sirénien géant qui vivait quelque part vers les îles Aléoutiennes, et qui a disparu 27 ans après sa découverte par des marins russes. 

J'ai fait des travaux dans mon atelier, il est presque joli, je travaille dans la pénombre de la pièce du fond, collé à un chauffage, encerclé de tasses de café vides et de canettes de red bull diversement écrabouillées. Je passe mes journées à dessiner, à scanner, à redessiner, à préparer les fichiers.
À travailler dix ans pour ces imbéciles de Libé, mon dessin avait fini par me dégouter. Je le retrouve après une longue période de froid. Il est maintenant pataud et mal fichu, mais je lui préfère cet air pas très dégourdi à ce qu'il était devenu quand il me servait à gagner ma vie. Il est vrai que je pouvais à cette époque dessiner Sarkozy ou Chirac les yeux fermés. Je n'en ai plus rien à cirer aujourd'hui, même si je sais encore dessiner Chirac et Jospin, comme les vieux tontons qui savent encore imiter Edgar Faure ou Chaban-Delmas.

Les projets avancent, j'en parle pas, il suffit que j'en parle pour que tout se pète la gueule comme un château de sable à marée haute. Mais je regarde avec toujours la même terreur la succession des jours et de nuits qui ne devient, au fond de mon atelier, qu'un long crépuscule gris baigné d'odeurs de caoutchouc brûlé, d'ammoniac et de café renversé.