mercredi 2 novembre 2016

Curriculum



Je suis sur la dernière marche de mon échelle, je repeins la devanture de mon atelier. J’essaye de garder mon équilibre tandis que je peins les boiseries. Mon escabeau danse sur trois pieds, le trottoir de la rue du Repos n’est pas très droit, à chaque mouvement je bascule et je manque de tomber, sous le regard intéressé du chien du bar d’en face qui me fixe entre deux tablées de graphistes. 

Je repeins avec application les oeuvres de street-art qui se sont accumulés sur les boiseries. Le quartier est infesté de street-artistes. Ils s’aventurent dans la rue à la nuit tombée, depuis mon lit j’entends des voix sourdes, le bruit d’un pot de colle qu’on pose sur le rebord de ma fenêtre ou le tac-tac-tac d’une bombe de peinture qu’on secoue. Je saute de mon lit, j’allume toutes les lumières, je crie pour les effaroucher, et j’entends des pas précipités fuir en direction du Boulevard.

Le lendemain je découvre des oeuvres inachevées, des demi-oiseaux, des quarts de chats, des têtes sans corps, des corps sans têtes, des collages en suspens, des phrases définitives dont on ne connaîtra pas la fin. J’ai dans mon atelier une petite réserve de peinture. Il n’y a rien que j’aime tant que de recouvrir ces oeuvres nocturnes. Les poncer au petit matin, les enduire, les repeindre soigneusement pour les réduire à néant. C’est une sensation délicieuse. 

-C’est votre atelier? 

Une femme s’est approchée tandis que je descends de mon échelle et que je prends un peu de recul pour contempler ma devanture à nouveau monochrome. 

-C’est votre atelier? Vous êtes installé ici depuis longtemps? Si j’avais su que ce local était à louer j’aurais pas laissé passer l’occasion. 
Je cherche un endroit pour écrire, je peux pas écrire chez moi, les voisins ont des enfants, des portées entières, ça fait bien trop de bruit, ça joue, ça braille, ça pousse des cris aigus qu’aucune cloison ne peut arrêter, ça court en troupeau au dessus de ma tête. 
Votre local serait parfait pour écrire. Je suis linguiste. Je suis philosophe. Je suis chercheuse. Je suis politologue. Je suis historienne. Je suis sociologue. Je suis artiste-peintre. Je suis poétesse. Je suis épistémologue. J’ai besoin de calme pour écrire, et d’un local bien isolé, avec des rideaux de fer comme ceux-là, et une porte qui ferme bien, et des barreaux aux fenêtres, et des murs épais comme ceux-ci et une porte blindée avec trois points de fermeture et un judas. Votre local n'est pas à louer? Vous allez partir? Non? Je vous laisse quand-même ma carte, quand vous quitterez le quartier prévenez moi, je relouerai, vraiment c’est dommage qu’on m’ait pas prévenue, c’était l’endroit idéal.

Elle m’adresse un salut glacial en repartant, et je regarde s’éloigner ses cheveux rouges, ses mâchoires crispées, son panier à provisions et son impressionnant CV.

-Vous savez, cette femme, si elle avait vraiment quelque chose à écrire, elle pourrait l’écrire n’importe où. 

C’est une voix qui vient d’en haut. Je lève les yeux. C’est la gardienne de l’immeuble qui vient de dire ça.  Elle me regarde depuis la fenêtre de son petit appartement du premier, nimbée de la lumière aveuglante du soleil matinal. Une odeur de soupe sort de son appartement.